lundi 14 septembre 2026

82 - Riche de rien

Ce sort que je lui imposais, j'en avais conscience, pouvait ressembler à une misère, une vie minable, malheureuse et indigne. Du moins selon les critères de la société.
 
Sauf que c'était le même monde consumériste qui engraissait les poubelles, créait des besoins futiles et proposait aux hommes des fleurs au prix de l'or. Les siècles avant moi avaient institutionnalisé des comportements aberrants, fait un commerce des nobles sentiments, vendu des oiseaux, des rêves et des nuages à des acheteurs fous, tandis que je prônais la jouissance dans la gratuité des dons de la nature.
 
Et l'on osait me qualifier d'esprit sordide, mesquin, tordu !
 
Je voulais éduquer Violette, peut-être de manière inconsidérée, aux valeurs que je défendais, tout en respectant sa liberté de céder aux tentations ambiantes. Après tout, si elle en avait et les moyens et les appétits, je lui laissais le droit de se ruiner, puisque c'était uniquement à ses frais.
 
Bref, le pain quotidien que je lui servais s'appelait "radinisme rassis" et le breuvage qui devait étancher sa soif de nouveautés portait le nom de "flotte d'avare".
 
Des richesses rudimentaires et cependant irremplaçables. Certes, en termes de séductions extérieures cela équivalait aux ternes attraits d'un pauvre tas de cailloux. Pour autant, avec ces modestes choses qu'en général bien peu de mortels estiment, on peut vivre cent ans.

En réalité, au-delà de ma pingrerie, je lui offrais une forme d'éternité terrestre. Une longue existence de saine simplicité dans la peau d'un rat avisé.