jeudi 13 août 2026

58 - L'éclipse

Nous étions à la veille d'assister à une éclipse totale de soleil. Violette avait acheté des lunettes protectrices jetables, afin d'observer le phénomène en toute sécurité, ainsi que l'avait fait le reste de l'Humanité. Je pensais alors qu'elle venait d'être une énième victime consentante de la folie dépensière. Même les fabuleux spectacles cosmiques faisaient l'objet de profits mercantiles. Tout cela me désolait.
 
— Violette, tu pourrais aussi bien admirer la danse des astres sans devoir te sentir obligée d'acquérir à frais perdus cet artifice qui ne servira qu'une fois et que tu destineras au néant ensuite. Il te suffit de m'imiter. Je me passe avantageusement de ce morceau de carton vendu à prix indécent pour un usage si éphémère. Je me contente de contempler l'ombre qui s'abat sur le monde, puis la lumière qui réapparaît, plutôt que de me focaliser sur un point lointain du ciel qui, pour moi comme pour tous les autres, demeure finalement abstrait et sommaire. Le véritable théâtre se déroule ici sur Terre. La beauté n'est pas contenue exclusivement dans le jeu des sphères célestes, elle se répand également sur le plancher des vaches, et surtout elle est garantie gratuite à cent pour cent. Nul ne te force à concentrer ton attention sur la chorégraphie stellaire moyennant finance. Il est possible de n'en faire qu'à ta tête et de choisir la légèreté au lieu de céder aux bêtises en vogue.
 
Elle me répondit de manière prévisible :
 
— Cet ustensile ne m'a coûté que quelques pièces. Tu pourras toi aussi en profiter. Je ne suis pas à cela près.
 
— Violette, je ne veux pas singer les multitudes asservies aux dépenses futiles qui ont consacré des fortunes entières pour si peu de choses ! Ces babioles, une fois la clarté solaire revenue, partiront immédiatement en fumée. Ces millions d'acheteurs sont autant de gaspilleurs. Après le retour du feu zénithal, ils voueront cette bagatelle aux poubelles. Ces gens auraient pu me payer un château avec l'équivalent des sommes astronomiques balancées par les fenêtres. Des tonnes de sous disparues si vite pour une minute de nuit, quel gâchis !
 
Et puis vint l'heure du grand numéro sidéral.
 
L'instant qui suivit l'obscurité générale (que tous attendaient depuis si longtemps), ce fut de nouveau le jour. Les spectateurs, sortis pour l'occasion dans les rues, repartirent chez eux, éblouis par l'illusion d'un bonheur formaté à leur vision restreinte. Ces innombrables observateurs étaient allégés d'une parcelle de leur bourse. Imperceptiblement mais réellement : mis bout à bout, ces centimes formaient une montagne d'or à l'échelle du pays.

N'ayant pas succombé à la sottise de "l'achat du siècle", je rayonnais de satisfaction. Le show terminé, je tenais Violette d'une main, tandis que de l'autre je tâtais la poche invariablement alourdie de mon vieux pantalon me servant de coffre-fort ambulant.

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