mercredi 19 août 2026

65 - Les frilosités de Violette

Je considérais Violette comme une jeune femme étrange par le simple fait qu'elle aimait ce cafard que j'incarnais, séduite non par mes artifices inexistants, mais par ma vérité crue, tranchante et même assez inconvenable pour ce siècle.
 
Était-elle inconsciente, héroïque ou perverse ?
 
Rêveuse, je crois.
 
Sauf que sa fantaisie prenait sa source dans des eaux troubles. Je percevais en elle un mélange de naïveté et de témérité, un goût pour l'exotisme amer. Elle adorait se faire peur, approcher du gouffre, apprivoiser le loup.
 
Tel un papillon posé sur une bombe, elle jouait avec le feu, protégée par sa légèreté.
 
Elle pouvait se permettre de passer de son univers mondain à mon antre d'avare. Elle représentait le lien entre le monde de la lumière payante et celui de l'ombre gratuite, du confort onéreux à celui de l'inconfort offert, des facilités coûteuses à celui des opportunités périmées.
 
Lorsqu'elle allait de l'un à l'autre, elle avait l'impression de traverser un océan, de voyager entre son quotidien lustré et l'ailleurs austère de mon trou de radin.
 
La florale créature ne paraissait pas mécontente d'avoir le privilège de goûter à cette aventure rare de mes jours ordinaires. Lorsque l'on m'observait depuis l'extérieur, de loin surtout, on estimait que je me vautrais dans mes bas-fonds. Alors qu'en réalité je planais dans mes sommets.
 
Tandis que mes pieds s'enfonçaient dans la fange des poubelles, mon âme de pingre, elle, était aux anges.
 
Dans ces moments où Violette m'accompagnait jusque dans "mes paradis de clodo", je sentais qu'elle avait honte de moi. Elle n'avait pas encore suffisamment ni de force ni d'assurance pour s'afficher publiquement sur mon lieu de prédilection, dans mon élément naturel. Comment le lui reprocher du reste ? Moi-même, je ne me trouvais guère à l'aise au sein de cette société qui regardait ma soif de l'épargne d'un œil si moqueur.

Violette buvait le vin des communs dépensiers et moi l'onde fraîche du roi des économes.

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