samedi 29 août 2026

74 - Sombre roi

Violette suivait assidûment la mode. Coquette et ancrée dans son siècle, elle n'était insensible ni aux idées ni aux vêtements en vogue. Elle en incarnait même le reflet le plus fidèle, aussi bien à travers ses pensées allégées que dans ses allures féminines. Tout chez elle reluisait de ces pacotilles passagères.
 
Avec un pied dans son monde de mondanités et un autre dans mon antre d'avare, elle se sentait tiraillée entre son univers rutilant et soyeux et les charmes terreux de ma piaule de pingre. Savait-elle où se trouvait véritablement la lumière à suivre ? Celle issue de mon trou austère, ou bien celle émanant des néons flatteurs des marchands de futilités ?
 
Elle avait manifestement conscience de la valeur du modèle extrême que je représentais. À ses yeux, je personnifiais un but âpre et estimable. Sous les dehors ignobles, sordides et mesquins de mon personnage, elle percevait un sommet.
 
Elle voyait en moi un idéal épineux, un amant dégageant une authentique saveur, plein d'une vraie odeur d'humanité. Loin de ces héros proprets et insipides que l'on croise dans la vie ordinaire. Ces derniers sentaient bon le parfum des salons feutrés, tandis que je puais le camembert fermenté et le jus de poubelle. Je roulais sur un vélo préhistorique et fréquentais la gent ratière. Je vivais sur les restes de la rue, tout en amassant une fortune à la banque.
 
Seules les orties, les caniveaux et les vieilles boîtes de sardines ouvertes pouvaient me comprendre, non ces humains guindés que je côtoyais chaque jour.
 
Depuis qu'elle me connaissait, Violette appartenait à deux planètes différentes : une bleue et une rugueuse.
 
Une qui brillait de ses mirages et une qui tournait au rythme des rats.
 
Dans quel théâtre, finalement, déciderait-elle de danser ?
 
Lorsqu'elle se blottissait contre moi, une ombre apaisante semblait l'envelopper. Elle ne disait mot et ne se posait plus de questions. Quelle sorte de rêve hantait alors son esprit ?
 
Dans ces moments, elle n'était sûre que d'une chose : elle aimait ce foutu radin qui doucement l'enlaçait.
 
Je l'étreignais amoureusement, en effet. Avec mon cœur assurément logé dans ma poitrine.

Mais surtout, avec un oeil sur mon argent dûment caché dans un coffre.

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