vendredi 3 juillet 2026

20 - Les lacets

À force de porter toujours la même paire de chaussures, mes lacets avaient fini par s'user. Ils se cassaient sans cesse. Cependant il n'était pas question pour moi de les jeter, loin de là. Au contraire je me faisais un devoir sacré de les amortir totalement en les finissant jusqu'à la corde.
 
Surtout que ceux-là, je les avais achetés tout neufs ! Une de mes folies de jeunesse que je ne m'explique d'ailleurs pas, à l'heure où j'écris ces mots. Je ne me souviens guère ce qui m'était passé par la tête, j'avais sûrement dû la perdre...
 
Mais revenons à nos cordons...
 
Étant donné qu'ils demeuraient de toute façon assez longs, même après avoir été rompus plusieurs fois, je pouvais encore les utiliser. Je les réajustais dans les trous selon leur nouvelle longueur, tout simplement.
 
Dans ces conditions, fatalement, ils se raccourcissaient de plus en plus au fil des semaines. Jusqu'au jour où il devenaient trop courts.
 
Alors il me suffisait de fermer mes godasses sobrement, sans me servir de la dernière rangée de points d'attaches, celle située plus haut. Cela fonctionnait à peu près, au moins durant un certain moment. En réduisant le nombre de fixations, les choses commençaient à s'empirer de manière déraisonnable.
 
Je flottais dans mes vieilles pompes, j'avais l'impression d'allonger le pas avec des peaux de bananes sous les talons.
 
Si bien que mes pieds, de moins en moins stables, se détérioraient eux aussi. Ils souffraient sous le cuir progressivement desserré. Et lorsque je marchais, ils arrivait que l'un d'eux sorte de sa grolle élargie.
 
Et là, il me fallait agir autrement.
 
N'importe quel inconsistant dépensier aurait depuis longtemps changé les pauvres liens usagés de ses souliers par d'autres, plus solides. C'est-à-dire, fraîchement issus du magasin. Et donc, payés au prix fort. Pas malin pour un sou...
 
L'exemple à mes yeux de la pure bêtise, de la crasse futilité et de la honteuse fatuité dilapidatrice de mes contemporains !
 
La solution à mon problème de croquenots dénoués ne résidait pourtant nullement au fond de ma bourse comme les sots gaspilleurs pourraient le penser : deux bouts de ficelle gratuites firent parfaitement l'affaire.
 
Trouvées sous mes semelles, ramassées par terre.
 
Á partir de ce jour-là, jamais je ne suis retourné dans une mercerie. Je me fournissais désormais en sangles pour mes godillots uniquement sur les bords de routes.

Au lieu de sortir mon précieux argent, je n'avais qu'à me baisser.

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