samedi 25 juillet 2026

40 - Rat céleste

Ces pointilleuses questions d'argent instauraient entre Violette et moi des rapports d'horlogerie fine : les moindres détails du quotidien étaient pesés, calculés, comptés au centime près. Il fallait par conséquent tout considérer prioritairement sous l'angle pécuniaire. Elle semblait prendre ces affaires sérieuses comme un simple jeu, une drôle de singularité découlant de mon obsession de l'économie : une chose essentielle pour moi, qui paraissait risible à ses yeux.
 
Je voyais bien qu'elle avait tendance à regarder mon avarice avec une certaine légèreté, préférant affronter ce sujet sensible avec le sourire plutôt qu'avec lourdeur et austérité. Je comprenais d'ailleurs parfaitement son point de vue, sans pour autant le partager.
 
Si elle estimait que le feu de l'épargne me brûlait jusqu'à la folie, je pouvais tout aussi pertinemment penser que la sottise ordinaire de la dépense l'aliénait jusqu'à la déshumaniser. Au moins je lui offrais des fleurs non pas sèchement achetées mais cueillies avec amour. Ma pingrerie avait le mérite d'embellir la vie autrement qu'à travers l'aspect financier. Il permettait l'éclosion de richesses oubliées : mon indéniable qualité d'avare consistait à rétablir la vraie valeur des relations humaines.
 
Mon vice recélait des trésors de vertus.
 
Au lieu de mettre la main au portefeuille pour tout régler froidement et rapidement, au contraire j'allumais des braises au fond des âmes, apportais des flammes différentes au monde, révélais des nouvelles lumières, proposais d'autres parfum à humer.
 
Je laissais monter les pensées, s'épanouir les sentiments, naître les rêves, s'envoler les êtres. Mes bouquets floraux sortaient non pas de chez le fleuriste : ils poussaient directement dans la terre. Loin des tiroirs-caisses de ces boutiques inutiles.
 
Plus exactement, ils tombaient du ciel.

Violette n'était pas insensible à l'éclatant paradoxe de mon radinisme, même si je la soupçonnais de deviner mes raisons profondes... Ces prétextes flatteurs justifiaient plus facilement mes excès, certes. Sauf que j'oeuvrais, en finalité, pour le triomphe du Beau.

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