Je m'enfermais ainsi dans ma bulle, loin des fausses libertés promises par ces hordes de vendeurs ayant intérêt à écouler leurs stocks de futilités.
Suspicieux du consumérisme ambiant, je me tenais à l'écart de ce que je considérais comme les "hérésies dépensières" du monde. Mes journées se résumaient à des prises de distance permanentes de tout ce qui pouvait me faire débourser le peu d'argent que j'épargnais. Ce qui ne m'empêchait pas, par ailleurs, de chercher à profiter de n'importe quelle aubaine.
À l'affût du moindre centime à collecter, je marchais tête baissée en espérant ramasser des miettes de francs sous mes pas. Le long de mes chemins d'errance, j'accumulais des tas de pièces égarées, usées, voire périmées. Peu m'importait, l'essentiel pour moi consistait à ne pas laisser gésir par terre ces trésors perdus. Simple question de morale.
Jeune et débordant d'appétits, je voulais croquer la vie à pleines dents. Mais sans être obligé de payer ni la pomme, ni l'agrément, ni la fille. Je passais beaucoup de temps à calculer, compter, estimer la valeur et le prix de toutes choses. J'avais l'impression que la société essayait de me piéger à travers ses tentations. Je me sentais plus sensé que la plupart des gens puisque je n'achetais strictement rien dont je n'avais nullement besoin.
Tous les prétextes étaient bons pour refuser d'acquérir quoi que ce fût. A cet âge j'avais encore de l'attrait pour les friandises. Je récupérais des demi-sucettes jetées, des gâteaux entamés, des chewing-gum recrachés, des biscuits oubliés, des bonbons fondus dans leur emballage, des canettes de boissons à moitié vides, etc.
Pour ce faire je rendais visite à de faux amis ou de vagues connaissances, histoire de plonger une main aussi leste que discrète, soit dans leurs poubelles garnies, soit dans leurs corbeilles de table. J'acceptais également de recevoir leurs diverses offrandes, surtout que cela semblait leur apporter tellement de plaisir ! Certains plus lucides que d'autres sur ma condition de rapiat se moquaient ouvertement de mon comportement. Insensible aux moqueries, je n'accordais d'importance qu'aux gains, même s'ils demeuraient souvent maigres et dérisoires.
J'allais bientôt avoir dix-sept ans, je me savais bien préparé pour affronter une douce existence d'économe.
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