Je suis venu au monde pour économiser.
Vivre dans la frugalité pour le plaisir de dépenser peu, jouir de
l’épargne, voir mes gains s’accumuler, mes débours se réduire, voilà mes plus
chers desseins.
Ennemi acharné de l’opulence, rétif à tout achat, le moindre frais me rend
malade, le plus maigre lucre me redonne la santé. Le seul air que je peux
pleinement respirer est celui de la privation.
La ladrerie me donne des ailes.
Chaque centime préservé est pour moi un festin cérébral inégalé : plus je
mets de côté, moins je souffre.
Et moins je paye, plus je suis soulagé.
Me priver de tout pour me contenter de rien, telle est mon ivresse.
A mes yeux un sou est un écu, un écu est un trésor, et toute ma fortune
consiste en ce dépôt de grandes et surtout petites choses.
Je raffole de la pluie que je bois gratuitement, me gave de salades de
pissenlits, me régale des fruits pourris des chemins, banquette sans scrupule de
soupe aux orties, m’engraisse de tout ce que la terre m’accorde sans me demander
quoi que ce soit en échange.
Mais déteste les menus facturés, fuis comme les créanciers le vin surtaxé
du cabaret, trouve amers les mets acquis à haut coût, estime trop salés les
plats hors de prix des restaurants, bref suis farouchement opposé au remplissage
de mon ventre moyennant l’allègement de ma bourse.
Allergique aux étrennes j’ai définitivement coupé les ponts avec mes neveux
dès leur naissance. Je suis en revanche très réceptif aux cadeaux que l’on me
fait et sais remercier mes bienfaiteurs de moult caresses et maintes flatteries.
Puisque ça ne mange pas de pain, je ne m’interdis en aucune façon de couvrir mes
amis de remerciements.
Aux mauvaises langues qui me qualifient de pingre sordide, je leur précise
que je suis malgré tout très généreux.
En conseils divers, bonnes paroles de toutes sortes, dons d’exemples
innombrables.
En eau aussi, j’en offre sans compter à mes invités. Je ne suis pas si
mesquin que cela finalement.
Pour moi amasser c’est espérer, acheter c’est mourir.
Et je veux continuer à distribuer encore longtemps, très longtemps plein de
fol espoir et de claire flotte à mes frères humains.
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