dimanche 21 juin 2026

9 - Mes jours de rat

Eux sur leur mobylette, moi sur mon cheval à pédales, nous prenions des routes différentes. Ils roulaient joyeusement bourse déliée vers la dépense. Je m'envolais sans un sou en direction d'un destin d'austérité.
 
Ils consommaient de l'essence rien que pour se déplacer, pendant que j'avalais des kilomètres sans les payer. J'allais moins vite et moins loin qu'eux, pour autant aucune de mes poches ne se vidait. Ils invitaient des filles sur leurs machines motorisées, tandis que je concevais des plans d'épargne sur mon vélo rouillé.
 
Bref, ils brûlaient leur vie alors que j'économisais la mienne.
 
Ils allégeaient leur portefeuille sous le moindre prétexte, j'alourdissais le mien en permanence. Tous mes camarades étaient habillés comme des princes. Je me contentais de ce que m'offraient leurs poubelles. Oui, je profitais de leurs détritus pour éviter d'enrichir inutilement les marchands d'habits rutilants.
 
Le neuf c'est cher, le troué c'est gratos !
 
Je me vêtais donc aussi élégamment qu'un gruyère. Je lançais ma propre mode, que j'appelais "tout mité, jamais imité". Ou encore "fringué sans un franc".
 
Les rieurs ne me touchaient nullement. L'essentiel pour moi consistait à garder mon argent bien au sec au fond de mon cœur inviolable. Le reste demeurait secondaire : ma fierté d'avare avant tout !
 
J'avais l'air d'un vieux clochard sur ma bicyclette en ruine, d'un pisseux sénile avec mes pantalons trop grands et mes chemises rapiécées, d'un rat crevé avec ma mentalité d'hôte des égouts.
 
Cela m'importait fort peu.
 
Ma réelle souffrance se situait à des années-lumière de ces détails. Mon âme saignait cruellement à l'occasion d'un seul événement : lorsque je ne pouvais faire autrement que de lâcher du lest.

L'acte d'achat me plongeait à chaque fois dans un affreux abîme de douleur. Je n'étais décidément pas fait pour débourser mais pour engranger.

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