jeudi 10 septembre 2026

88 - Après moi, la relève

Cette chose, pourtant prévisible, n'aurait pas dû arriver si tôt : Violette tomba enceinte. Le ciel se fracassait sur ma tête.
 
Un troisième ventre alourdirait bientôt mon budget familial. Le prix à payer pour me prolonger dans mes hauteurs d'avare.
 
Le choc de la nouvelle encaissé, je reçus le décret du sort avec gratitude. J'allais donc devenir père d'un petit ragondin qui élèverait jusqu'aux nues mes vertus d'économe.
 
Je l'éduquerais selon mes principes salutaires de comptable de miettes de pain, d'épargnant de boutons de chemise, de chasseur de restes des moindres poubelles et de reliques de toutes sortes. Je le nourrirais de saines choses bon marché en lui faisant l'apologie de la maigreur, afin qu'il ne s'égare jamais dans les gâchis et lourdeurs du coûteux engraissement du corps et de l'esprit.
 
Je le gaverais de légèreté spartiate et de rêves à ma mesure, pour qu'il s'envole comme une bulle vers le clair azur de la frugalité. Et il irait loin, pensai-je, entraînant dans son sillage ces glorieuses particules de poussière reflétant mes valeurs ultimes.
 
Autant dire, les derniers éclats du siècle.
 
Je continuais à imaginer qu'il travaillerait à réduire au maximum ses besoins, ainsi que ceux dont il aurait la charge. Son but serait de vivre au rabais en sachant apprécier la saveur de l'eau de pluie et la douceur du miel lunaire, tout en acceptant de jouir du vin gisant dans les verres oubliés.
 
Toujours selon mes critères, il hériterait chaque jour de sa fière existence des rebuts du monde. Son trésor quotidien ressemblerait à celui des rois : il avalerait exactement les mêmes protéines qu'eux, n'ayant pas d'organes digestifs différents de ces couronnés. Son royaume s'étendrait partout où il plongerait sa main prospère à la recherche de la surprise et de l'improbable.
 
Si cela eût été une fille, cette enfant chanceuse d'être née sous ce toit modeste se serait alors appelée Rose, Marguerite ou bien Camélia, à l'image de sa mère.

Mais puisqu'il s'agissait d'un mâle, il allait porter le prénom béni de son géniteur : Richard.

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