Un nouveau jour se levait sur ma jeunesse : j'avais quinze ans et étais
enraciné dans mon village. J'ouvrais les yeux sur un monde de bonheur et de
lourdeurs, de beauté et d'ennui, de clarté et de grisaille.
L'aube était pleine de glace et de lumière, la journée peuplée d'ombres et
de visages, le crépuscule chargé de flammes et de souvenirs.
Les heures prenaient des allures cruciales mais trop jeune encore pour en mesurer la
portée, je ne m'en rendais pas vraiment compte. J'avais l'âge de l'insouciance
et le coeur de l'idéaliste. Je me trouvais au centre de l'Univers mais n'en
avais nullement conscience. Sans le savoir, je vivais la genèse d'une
éternité.
Sous les nuages éblouissants de ce clocher banal, des ailes prolongeaient
mes bras. Je devenais un oiseau des espaces oniriques et me perdais dans les
hauteurs de mon être. Tout s'éclairait, tout s'élargissait, tout atteignait une
dimension verticale.
Dans le secret de la nuit j'allais fouiller les poubelles des voisins. J'y découvrais des éclats éphémères, des
babioles au prix du rêve, des trésors périssables et d'autres petits riens
inoubliables.
J'entrevoyais des étoiles au fond de ces ordures.
J'entrais dans une profondeur inhabituelle et une ivresse inédite me
gagnait. Je m'étonnais de ce qui m'arrivait, là au bord des sacs éventrés
débordants de détritus, à trois heures du matin.
Une aventure statique mais fulgurante : l'odyssée de l'esprit
qui s'éveille. L'itinéraire brillant de l'âme qui entame son chemin
mythique.
Les déchets étalés par terre me montraient une réalité cachée, insolite,
riche, palpitante. Face à ces immondices colorées et multiformes, je
m'émerveillais comme un ange. Curieux, enchanté, je me sentais léger devant ce
tas d'étranges diamants.
Cette exploration nocturne des rebuts ménagers du voisinage déclenchait en
moi la fièvre de l'or.
Je me surprenais à être heureux.
Et je m'envolais, là au pied des sacs-poubelles crevés, tandis que les
villageois dormaient lourdement.
Pour moi tout cela constituait une nouveauté. Le quotidien se transformait
en un voyage intérieur. J'expérimentais mon tout premier décollage vers un ciel que je
ne parvenais pas à nommer.
Tant d'années après cet événement, je ne suis toujours pas redescendu de ce
clair sommet.
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