mercredi 1 juillet 2026

18 - Veiller sur mon argent

Je savais pertinemment que mon trésor pécuniaire restait modeste. Ma "fortune" de misérable n'était constituée que d'un tas de piécettes et de quatre ou cinq billets. De quoi remplir une tirelire d'enfant. Un montant relativement dérisoire en réalité. Pour autant, la seule idée pour moi de perdre ce "si peu de chose", lui faisait prendre des proportions déraisonnables.
 
Et dans ces moments où je redoutais de le voir disparaître je me retrouvais soudainement en possession d'un butin de roi !
 
La perspective d'être dépossédé de mon maigre bien me rendait riche. Du moins dans ma tête. J'avais l'impression d'avoir un vrai patrimoine à gérer et, tel un propriétaire de château, je veillais alors jalousement sur tout l'argent qui me permettait de m'acheter des friandises, des rustines, des babioles.
 
Je croyais devenir quelqu'un d'important.
 
J'imaginais des rencontres au sommet, des portes dorées qui s'ouvrent rien que pour moi, des chemins de gloire sous mes semelles crasseuses... Au fond de ma chambre de solitaire, mes rêves d'économe illuminaient mon plafond de mille étoiles.
 
Je ne régnais que sur une minable boîte rouillée pleine de ferraille et de quelques papiers-monnaie, mais ressentais ce que peut ressentir un nabab, sans en avoir ni les apparences ni les qualités. Au contraire, tout en éprouvant le vertige des puissants, je me comportais aussi pitoyablement qu'un gueux.
 
Je tirais une immense fierté de cette bagatelle que je conservais plus précieusement qu'un joyau royal. Tout mon bonheur de jeune rapiat tenait dans ce contenant de fer cabossé qui ressemblait à un réceptacle à vieux clous.
 
Un voleur aurait estimé ce magot négligeable. Il en aurait même été franchement déçu.
 
Et moi, tout en sachant cela, je ne cessais de surveiller mon capital sacré, de le compter et de le recompter, méfiant envers tout le monde, concevant des projets pharamineux en termes de dépenses strictement nécessaires. Je me voyais dans un proche avenir les poches gonflées de carambars, de barres de chocolat et de sucettes multicolores... J'hésitais toutefois à dilapider une partie de ma réserve pour ces irrésistibles sucreries. Ce sacrifice en valait-il vraiment la peine ? J'y réfléchissais longuement, tandis que j'étreignais amoureusement le récipient métallique débordant de promesses.
 
Je venais d'avoir vingt-deux-ans et n'avais encore jamais flambé de sommes importantes de toute ma vie.

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