dimanche 14 juin 2026

5 - Priorité d'avare

Maladivement ancré dans ma position d'économe acharné, je chérissais immodérément cette existence de privations. Même si je souffrais de cette sobriété extrême, je dois admettre que le rat de l'avarice gisant en moi s'épanouissait totalement dans ce rôle d'épargnant radical.
 
Rien ne me rendait plus satisfait que de mettre mes sous de côté et de les laisser croupir dans un trou. Constituer de telles réserves de blé parfaitement stériles me comblait d'un bonheur qui n'est pas celui du monde. Mon ciel à moi consistait en l'espace restreint d'un coffre-fort. Je n'avais besoin que d'une cachette en fer avec des ronds dedans pour être heureux.
 
Mon paradis, c'était la rétention d'argent. Et mon enfer, la dépense.
 
À quinze ans, j'aimais la vie, les filles, les découvertes et la liberté. Cependant je ne brûlais que pour une cause majeure : placer ma bourse sous clé.
 
Je n'avais absolument aucune répugnance à manger des pommes, allumer des chandelles, boire ce qui est bon, pourvu que ces plaisirs fussent gratuits. Je me délectais sans retenue de ces menus trésors trouvés ou offerts, mais jamais achetés, ou alors par d'autres que moi, avec leurs finances.
 
Après mon premier échec amoureux dû à ma fuite devant la perspective d'offrir un verre à un flirt, je décidai de n'envisager désormais que des rencontres sûres, loin de tout point d'achat. Et surtout d'aller aux rendez-vous les poches systématiquement vides, afin de réduire les risques au maximum. Je me devais également de ne pas provoquer de tentation chez les demoiselles en leur faisant bien comprendre qu'elles avaient affaire avec moi à un garçon insolvable. Leur ôter tout espoir de me voir sortir de la monnaie. Elles devraient oublier en ma compagnie toute idée d'apercevoir ne serait-ce que l'ombre d'un billet de banque.
 
Bien que j'eusse voulu embrasser ces jolies jouvencelles, mon cœur était de toute façon déjà pris, je le savais, par la laide déesse de la ladrerie. Et c'est finalement cette dernière que je préférais au fond de moi-même. Je n'aurais pas eu le moindre courage d'avouer cette vérité sordide à ces pimpantes poupées que je convoitais.
 
Je désirais leurs lèvres de fées tout en adorant les doigts crochus de la sorcière nommée "Pingrerie".

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