lundi 13 juillet 2026

30 - Radin, un métier

Ainsi Violette voulait changer le crapaud en prince.
 
N'était-ce pas plutôt à moi, dans l'ordre cohérent des choses, de l'amener à voir de l'or dans ce que le siècle nommait ordure, et de lui apprendre à y puiser son bonheur simple, brut, accessible ?
 
Je savais ma position difficile et la tâche quasi insurmontable. J'avais l'essentiel de Violette : sa beauté. Le reste demeurait secondaire. Mon intégrité de radin comptait uniquement. Les dépensiers pouvaient dilapider leurs biens, leur folie ne me touchait guère. Cela permettait d'ailleurs de progresser dans l'économie, puisque précisément une partie de mon épargne provenait de la captation du gaspillage extérieur.
 
Je profitais allègrement de l'inconséquence de mes contemporains. Grâce à leurs pertes et désinvoltures consuméristes, ils contribuaient à ma situation. Je ramassais non seulement leurs miettes, mais également leurs ratages, leurs errances, leurs erreurs et leurs modes éphémères. Ces repus qui se lassaient vite de leurs excès matériels enrichissaient mon terrain de jeu.
 
Leurs poubelles se remplissaient d'étoiles et de plomb, de lumière et de merde, de diamants et de néant. Je n'avais plus qu'à y plonger la main pour faire le tri. J'étais le roi de ce pays de rêve. Sauf que j'étais aussi le seul à le savoir.
 
On me prenait pour un malheureux, un cas psychiatrique, un égaré. Génie de la récupération, véritable rat des caniveaux dorés de cette société d'opulence, je collectionnais toutes les flammes qui n'éclairaient plus les âmes engraissées, alourdies, émoussées. Au fond des sacs puants que j'éventrais, palpitaient des résidus de vie, gisaient des kilos de joie, surgissaient des flots de fraîcheur.
 
Et même, recélaient des miracles d'amour : c'est en sortant ma tête d'un de ces paradis ignorés qu'un ange m'apparut.
 
Les détritus que je chérissais immodérément m'avaient tout donné jusqu'à maintenant : ma fierté d'épargnant, mes modestes richesses du jour, un emploi du temps bien rempli, des voyages extraordinaires dans l'intimité et les habitudes de mes voisins et d'inconnus, des horaires de patron avec la gratuité universelle pour tout salaire.
 
Depuis ces amas de rebuts de toutes sortes où je pataugeais gaiement, je jouissais d'une vue privilégiée sur le monde : j'y respirais l'air de la vraie liberté.

Et mon joyau s'appelait Violette.

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