jeudi 20 août 2026

66 - Les pierres

Dans la légèreté de mes heures choisies, c'est-à-dire dans les jours d'ennui, de vide et de fécond crépuscule, je comptais les cailloux.
 
En effet, lorsque je sentais que le temps avait du poids, du prix, et semblait peut-être même aussi trouble que l'incertitude d'un rêve, il ne me restait plus qu'à ramasser des pierres pour en faire un tas.
 
Ce terne amas de rocailles déposé devant ma chambre n'avait nulle utilité réellement pratique. À travers son évidente présence, il reflétait avec force ma fortune cachée à la banque. Cette preuve de ma richesse qui pesait sur le sol comme une montagne de sous me rassurait, tout en peuplant mes journées pleines d'oisiveté d'ombres éclatantes, de formes opportunes et de roc tangible.
 
Je meublais ainsi mon existence d'avare en créant de la valeur imaginaire avec bien peu de choses.
 
Cette activité absurde et stérile, du moins perçue depuis l'extérieur, m'apportait un sentiment de consistance. Je donnais de l'importance à une œuvre qui ne coûtait rien : je me maintenais dans ma logique ultime de radin. J'avais réuni au pied de ma piaule une tonne de matière minérale.
 
Ce n'était ni beau ni laid, simplement lourd et sombre, ostensible et durable.
 
À la différence de tout ce que l'on exposait dans les magasins, cette magistrale vacuité n'était pas à vendre. Elle gisait là, gratuitement. Ce monticule demeurait chez moi sans autre fonction que de s'y éterniser. Je le destinais juste à incarner le meilleur de moi-même, selon mes critères. Autrement dit, le pire et le plus fou de mon être, du point de vue des dépensiers qui ne comprenaient pas les raisons profondes d'une telle attitude.

Mon bonheur consistait en cette fantaisie consistante. J'avais progressivement érigé une sorte de songe aux allures de réalité aussi dure et certaine que le trésor qui dormait sur mon compte bancaire. Toute cette affaire, bien entendu, rendait Violette dubitative.

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